N’Goné Fall

J'ai fait un rêve

Cette histoire est inspirée de faits avérés.
Toute ressemblance avec des personnages de fiction ou réels n’est pas fortuite.

Dakar, mai 2008.
Jeudi, 2 h du matin.

Silence.

Il a enfin réussi à se débarrasser de la pléthore de courtisans et de conseillers spéciaux. Arrivé au pouvoir par des élections transparentes, il espérait que l'avènement de son régime soulèverait une vague de démocratie en Afrique. Cette nouvelle ère, il a voulu la symboliser par une œuvre qui incarnerait la contribution de l'Afrique à l'aventure humaine. Installé dans son fauteuil en velours grenat, il contemple la maquette, une stèle en verre de 50 m de haut sur laquelle sont gravés, en cuivre, sur les deux faces, les noms des grands hommes et femmes du monde noir. Orientée Est-Ouest, elle constitue le trait d'union entre l'Afrique et ses enfants de la diaspora. À l'aube, les rayons du soleil qui transperceront la stèle embraseront ces noms illustres dont la mémoire irradiée se propagera aux quatre coins de la terre. Et dès la tombée du jour, la puissante lumière du phare des Mamelles, dans sa valse inlassable, prendra la relève. Ce monument propulsera son petit pays sur la scène des grandes nations gardiennes d'un héritage universel. Il éteint les lampes et quitte son bureau. Il a eu raison de remplacer le bronze par la pureté du verre. Les travaux démarrent dans quelques heures.

C'est une nuit sans lune. L'air est saturé de poussière de sable qui voile les étoiles et s'infiltre dans tous les orifices du corps. Toute la presqu'île du Cap-Vert est recouverte d'un manteau gris. Près de la pointe des Almadies, le vieux phare construit en 1864 est enveloppé dans un halo de brume. Quant aux deux collines – les Mamelles – elles font penser au postérieur d'un gigantesque guerrier noir vaincu au cours d'une lutte intergalactique. Soudain, de puissantes lumières bleues transpercent les nuages dans un bourdonnement. Un ISD1(destroyer stellaire de classe impériale) de 1 600 m de long se positionne à la verticale de l'une des Mamelles. Ce vaisseau, avec ses 60 turbos lasers, ses 60 canons à ions, ses 10 rayons tracteurs et son bouclier généré par les deux tourelles au-dessus du centre de commandement, est un des fleurons de la flotte de l'Empire Galactique. En lévitation au-dessus de Dakar, baptisée la Porte de l'Afrique par les slogans touristiques sénégalais, l'ISD achève la diffusion d'une poudre grise qui neutralise tout libre-arbitre. La cible est anesthésiée.

Depuis le centre de commandement au cœur du vaisseau, le toxique Dr. Denfer2 suit le déroulement des opérations sur les écrans géants disposés tout autour de la salle. Avec son éternel air de madone constipée, il caresse affectueusement le dos sans poils de son chat persan bien aimé : le sournois et imperturbable M. Bigglesworth. Un triple sas en verre armé s'ouvre dans un chuintement pour laisser entrer un jeune homme à l'allure décontractée, le futur ex-gentil fils du diabolique docteur.

Scott Powers3 : Que fait-on ici ?

Dr. Denfer : J'ai décidé d'affirmer mon pouvoir absolu à la face du monde. Il n'y aura ni guerre, ni morts, ni terres ravagées. Juste un monument. Un monument à ma gloire. Gigantesque. Je réalise enfin un vieux rêve. Si j’étais sculpteur, je mettrais en place trois personnages les bras ouverts dans un élan d’étreinte. Deux, sur une marche supérieure, l’Europe et les États-Unis sont plus rapprochés. Le troisième, l’Afrique, un peu éloigné, aux formes saisissantes de pureté et de force, tend aussi les mains.4 Ils tendent tous les bras vers moi, le Maître du Monde. J'en ai parlé à Ousmane5, mais sa proposition manque de panache. Il s'est vexé quand je l'ai modifiée. Ils sont d'un susceptible, ces Peuls ! Enfin. Alors j'ai contacté Virgil.6 L'avantage avec les citoyens de l'ex-bloc, c'est leur capacité à exécuter les ordres sans discuter. Et puis la grandeur, l'expression du pouvoir, c'est un langage qui lui est familier. Sa proposition n’était pas mal. Il a remplacé les trois continents par une famille. C'est une valeur sûre, la famille, un symbole que même le plus idiot comprend. J'ai retouché un peu sa proposition. Donc, ce monument ne représentera pas trois continents. On s'en fout des continents, quand on est le Maître du Monde. Mais notre famille : moi, ma chère Frau Farbissina,7 dite « Rabat-joie », et toi Scotty, mon fils. Cette admirable trinité incarne notre puissance incontestable !

Scott Powers : Tu penses vraiment pouvoir tenir le monde avec un monument ?

Dr. Denfer : Je suis bien le Grand Maître ! Cette statue va littéralement tétaniser le monde entier. Et puis, et puis, et puis : pourquoi ne pas en profiter pour neutraliser un gros poids mort ? Asseoir ma domination, histoire de faire un exemple ? Ce sera un signal très fort : osez contrarier le Dr. Denfer et vous serez ridiculisé à jamais ! L'odeur rance de l'humiliation s'infiltrera dans les entrailles de vos terres et collera à la peau de vos peuples jusqu'à la fin des temps.

À une extrémité du centre de commandement, debout sur une plateforme, un petit homme au teint tournesol aboie des ordres, les yeux rivés sur le compte à rebours d'un chronomètre géant. En contrebas, des brochettes de petits ouvriers au teint également tournesol descendent en cadence d'une gigantesque passerelle, tandis que d'autres actionnent des grues soutenant des masses impressionnantes de bronze.

Scott Powers : C'était vraiment utile de faire appel aux Nord-Coréens8 ?

Dr. Denfer : Évidemment! Ils sont d'une discipline redoutable, rapides et pas chers. En fait, cette opération ne me coûte rien. Je leur ai offert des terres en échange de leurs services. Il faut bien faire des économies. Et en ces temps de mondialisation, externaliser la main d'œuvre, c'est très tendance. C'est un partenariat gagnant-gagnant.

Scott Powers : Il te faut autant de bronze ?

Dr. Denfer : Juste 53 m. Je voulais plus grand, mais je ne pouvais prendre le risque de menacer la stabilité du monument… les vents de l'Atlantique sont violents.

Scott Powers : Alors pourquoi l'installer sur cette péninsule ?

Dr. Denfer : Parce qu'il faut bien un lieu symbolique pour un symbole fort ! Le centre du monde pour le Maître du Monde ! L'heure du méridien de Greenwich est une évidence. J'aurais aussi pu me caler sur l'Équateur, mais cette presqu'île, cette unique terre située à l'extrême ouest du continent Africain, elle fait face à la fois au Nouveau Monde et à l'Ancien Monde. Et puis Dakar, tout le monde connaît ! Ancienne capitale d'un empire colonial, poste de ravitaillement sur la route des Indes par le Cap de Bonne-Espérance, escale vitale de la mythique Aéropostale pour les vols transatlantiques, le rallye automobile, la première Biennale d'art contemporain au sud du Sahara, ses femmes à la démarche chaloupée. Dakar fait rêver !

Scott Powers : Eh bien ! Tu m'en diras tant ! Les Africains sont au courant de ton projet ?

Dr. Denfer : Oui oui oui ! J'ai rencontré un de leurs chefs lors du dernier Congrès International des Chauves Anonymes. Ses yeux se sont animés dès que j'ai prononcé ‘Renaissance Africaine’. Il a convaincu ses collègues en un tour de main.

Scott Powers : Renaissance Africaine ? Mais je croyais que ce monument, en plus d'asseoir ta domination, devait les neutraliser ?

Dr. Denfer : Ah Scotty, Scotty, quand vas-tu enfin faire fonctionner ta cervelle ? C'était bien plus simple de me faire passer pour un puissant allié afin d'installer le monument chez eux. Cela m'évite de perdre du temps en me lançant dans une guerre dévastatrice et d'avoir à subir, une fois de plus, les cris de vierges effarouchées de cette bande de fumistes du soi-disant Conseil des Nations Utopiques. Ah ah ah ! c'est qu'ils y croient à leur foutue renaissance ! Ils sont au fond du puits depuis des siècles. Et il faudra bien plus que des slogans et des monuments à la gloire de leurs peuples pour les faire décoller. Je n'ai pas eu besoin d'un long discours pour les convaincre.

Il lui tend la brochure du projet. Les yeux de Scott Powers s’écarquillent au fur et à mesure qu'il parcourt le document sur lequel on peut lire : Haut de 50 mètres, ce monument en bronze sera debout sur l’une des collines des Mamelles. Il culminera à une centaine de mètres d’altitude, dominant la presqu’île de Dakar et surplombant l’océan Atlantique. Le monument annonce le retour de l’Afrique sur la grande scène des projets avant-gardistes. Le continent noir, nourri à la mamelle de l’histoire et de ses brillantes civilisations, apporte au banquet de l’histoire son viatique de paix et son génie réhabilité.9

Dr. Denfer : Tous ces concepts les ont émus jusqu'aux larmes. Je suis un as de la communication, je suis brillantissime !!!

Signe d'une jouissance cérébrale extrême, le visage du Dr. Denfer se couvre d'une pellicule de sueur. Scott Powers lève les yeux et pousse un long soupir tandis que Mini-Moi10 lui lance un regard mauvais.

Scott Powers : Et leur chef a accepté l'idée d'une famille pour symboliser la Renaissance Africaine ?

Dr. Denfer : Je lui ai montré la maquette d'une stèle en bronze avec les noms de tous leurs chefs de tribus gravés en cuivre. Ce sera donc une surpriiise !

Scott Powers : Un pacte avec le Dr. Denfer... Dire qu'ils te font confiance !

Dr. Denfer : Mais enfin Scotty, ils sont encore sous le choc, parce que le Maître du Monde se rallie à leur cause. Pourquoi veux-tu qu'ils aient des doutes ? Ce sont de pauvres Africains ! Leurs civilisations engendrent des êtres avec des cerveaux primitifs depuis des siècles. Tout le monde sait bien que l'âge d'or que l’Afrique ne cesse de regretter ne reviendra pas pour la raison qu'il n’a jamais existé,11 comme dit notre copain Sarko. Il suffit de leur donner une bonne occasion de se vautrer dans l'autosatisfaction pour sceller l'affaire. On n'attrape pas des mouches avec du vinaigre. Tout a été conclu dans la bonne humeur. Il n'y a eu ni guerre, ni morts, ni terres ravagées. Tu devrais être content, j'ai épargné des vies.

Scott Powers : Tu as vraiment de l'aversion pour ce continent.

Dr. Denfer : Pas du tout ! Je n'aime pas les pauvres. Et malheureusement des pauvres, il n'y a que ça par ici. Un vrai boulet pour la progression du monde.

Scott Powers : C'est pour cela que la famille tourne le dos au continent ?

Dr. Denfer : Voilà ! Flatter l'ego de ces laissés-pour-compte tout en les humiliant à leurs dépens. C'est tellement plus drôle ! Un monument de la Renaissance Africaine qui tourne le dos à ses gens, il faut le faire. J'avoue, c'est un coup de génie !

Scott Powers murmure sous le regard hautain de M. Bigglesworth : Ils vont être la risée du monde.

Dr. Denfer : Ils le sont déjà, et depuis fort longtemps ! Ce monument va les renvoyer à leur place légitime. Le Continent Sombre, figé dans l'obscurantisme et les ténèbres à jamais… Et dire que ces bougres sont persuadés que ce monument va leur ouvrir une ère de prospérité. Que des hordes de gens admiratifs vont accourir des quatre coins du monde pour contempler leur déclaration de gloire, qu'ils vont devoir construire des hôtels pour les loger, augmenter la production de babioles pour satisfaire les touristes, créer des tas d'emploi pour les jeunes qui n'auront plus le temps de faire flamber des bagnoles et de fumer des joints. Comme cela, ils se débarrassent au passage des problèmes de tensions sociales à moindres frais. Tout le monde a un emploi. Le peuple est heureux. L'économie est florissante. Ils sont persuadés que l'argent va couler à flots. Que le monde entier les admirera et les respectera.

Mini-Moi, la main crispée sur son stylo, dessine consciencieusement un gros cœur explosé en guise de conclusion à cette belle fable.

Scott Powers : Les jeunes...Ce petit garçon sur le bras de son père semble être tendu en offrande à l'Occident. Cet enfant, l'avenir de ce continent, pointe le doigt vers l'Ouest!

Dr. Denfer : Oui, oui, oui. Le petit fait coucou à ses frères de la diaspora.

Scott Powers : On dirait plutôt qu’il essaie de fuir vers l'Occident avec ses parents. Franchement, cette idée d'Eldorado, tu crois qu’elle est encore à la Une?

Dr. Denfer : Ils n'iront nulle part. Ils sont enlisés dans la misère, les pieds scellés dans des blocs de lave à jamais. Quant à l'espoir, c'est justement ce qui maintient les pauvres sous perfusion. L'espoir, mon cher Scotty, c'est la pitance des pauvres et des affamés qui n'ont pas l'énergie de développer des idées et de fomenter des révolutions. C'est ce qui empêche les masses de se mêler de questions réelles. C'est moi le Maître du Monde, et ce chef d'œuvre est l'incarnation de mon pouvoir.

Scott Powers : Chef d'œuvre !?! Ils ne pourront jamais s'identifier à cette chose.

Dr. Denfer : Ils n’ont pas le choix. Leur chef est en extase depuis qu'il a réalisé que cette statue est la plus haute d'Afrique. Il a frôlé la syncope lorsque je lui ai annoncé qu'elle allait entrer dans le Guinness des records et que lui, gardien du symbole de la Renaissance Africaine, allait devenir immortel. Il a créé une ode magnifique à la Renaissance Africaine12, que des générations de gamins noirs ânonneront en chœur en toute occasion. Plus une fondation qui porte son nom, pour gérer le monument, ce qui lui permet de récupérer des droits d'auteur. Faut pas croire, il a de la suite dans les idées, il n'est pas chef pour rien. Il y aura une inauguration du monument en mondovision, avec tous les grands chefs d'états occidentaux en visioconférence commentant la portée symbolique et la beauté du monument. De la propagande gratuite et une reconnaissance internationale.

Scott Powers : Personne ne participera à l’inauguration de cette monstruosité !

Dr. Denfer : Ce n’est pas une monstruosité, c'est un projet diabolique conçu par un être exceptionnel (moi). Tu te prends pour un critique d’art maintenant ?

Scott Powers : Je suis peut-être de la génération "sous-culture", comme tu dis, mais cette chose n’a rien a voir avec la culture du coin. C'est d'un réalisme grossier. Tu négliges qu’ils sont les maîtres de l'abstraction. Ils ont transcendé le figuratif et inspiré l'art moderne occidental.

Dr. Denfer : Tu racontes vraiment n'importe quoi Scotty ! S'ils avaient inventé le fil à couper le beurre, on le saurait. Tu oublies que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire!13 Tu n’as pas écouté le discours de Sarkozy à Dakar? Qu'est-ce que tu as fumé mon petit ? Tes paroles sont absurdes. Cela me met en colère. Et lorsque le Dr. Denfer est en colère, M. Bigglesworth est bouleversé (miaououou). Et lorsque M. Bigglesworth est bouleversé... LES GENS MEURENT!14

Dehors, sur la Mamelle, les brochettes de petits hommes au teint tournesol s'agitent tandis que les grues empilent méthodiquement les gigantesques morceaux de bronze. Le monument commence à prendre forme.

Scott Powers : Elle a quoi dans le postérieur, la dame ?

Dr. Denfer : Son petit pagne qui flotte au vent.

Scott Powers : Mais ce bout de pagne n’a rien a voir avec leur industrie de la mode qui est un secteur très dynamique !

Dr. Denfer : Dynamique ou pas, ils vivent encore à l'âge de pierre sur ce continent. Le reste du monde leur fait croire le contraire par pure compassion.

Scott Powers : Et ses cheveux aussi, ils flottent au vent ? Ton réalisme me fatigue, tu as déjà vu des cheveux crépus flotter au vent ? Tu aurais au moins pu t'inspirer d'Angela Davis pour une coiffure plus réaliste.

Dr. Denfer : Mais tu perds la tête Scotty ! Je n'allais tout de même pas prendre une féministe enragée comme modèle !

Scott Powers : Eh bien justement, les féministes locales vont être ravies. Cette femme se tient deux pas derrière son homme.

Dr. Denfer : Mais c'est comme ça dans les sociétés primitives ! C'est toujours l'homme qui commande et qui décide. Tu n'as jamais vu de film avec Tarzan ou quoi ?

Scott Powers : On se croirait plutôt aux pays des soviets. Avec le Rideau de fer en toile de fond...

Dr. Denfer : Ah… Au moins les choses étaient claires à cette époque, avec les gentils d'un côté et les méchants de l'autre, tellement occupés à se détruire les uns les autres que cela m'a permis de prendre l'avantage en amassant une fortune colossale ! Les monuments du bloc de l'Est étaient capables d'impressionner les masses et de les tenir en respect. De redoutables symboles !

Scott Powers : En effet, l'esthétique du réalisme socialiste soviétique. Une horreur fait écho au concept du pouvoir central absolu et aux États liberticides. Je croyais que le troisième millénaire avait ouvert une vague de démocratie sur ce continent.

Dr. Denfer : Mais pas du tout ! Seulement, le monde s'efforce de se convaincre du contraire par facilité. La Renaissance, « le retour de l'Afrique », matérialisé par un Roumain et fabriqué par la Corée du Nord, avoue que c'est cocasse ! Oh et puis ne fais pas cette tête ! Tu n'as vraiment, vraiment, vraiment aucun sens de l'humour. Paris a bien sa Tour Eiffel, pourquoi ces pauvres n'auraient pas droit à leur Renaissance Africaine?

Scott Powers : Alors là, tu n'as vraiment peur de rien. Ce monument est grotesque ! Cet avatar de l'art de propagande qui fait référence aux régimes dictatoriaux les plus sanglants ?

Dr. Denfer : Oh, parce que tu crois que ce sont des enfants de chœur par ici ? Ma brochure a peut-être fait verser une petite larme à leurs chefs, mais les lamentations des peuples qu'ils tyrannisent risquent un jour de faire déborder les océans.

Un bruit sourd retenti sur la Mamelle. La tête du colosse vient d'être fixé sur son corps. Depuis sa plateforme, le petit homme au teint tournesol affiche un petit sourire satisfait. Le chronomètre géant marque 0:00:00. L'opération s'est terminée dans les temps, comme prévu.

Scott Powers : Ils pourront toujours demander à un Christo d'habiller le monument en attendant de le démonter un jour.

Dr. Denfer : Ils n'en feront rien. Ce monument est indéboulonnable et il a une durée de vie de 1 200 ans au moins. Dixit l’entreprise de construction !

Soudain, un sifflement aigu envahi le centre de commandement. M. Bigglesworth, dressé sur ses pattes, pousse des miaulements qui glacent le sang. Pétrifié, Mini-Moi, la main toujours crispée sur son stylo, tombe face contre terre sur le sol métallique de la salle. Sous les yeux du Dr. Denfer, de Scott Powers et du petit homme au teint tournesol, Tata Justice Madiba,15 infatigable défenseur de l'honneur de l'Afrique, vient de fendre les nuages à bord d'un puissant MC-80. Son armée, munie de sabres laser, composée des meilleurs spécialistes de l’art symboliste et de la Brigade du Bon Goût, envoie un déluge de lumière bleue électrique qui aveugle toute la presqu'île. Le monument, œuvre du machiavélique Dr. Denfer, implose et se dissout dans l'atmosphère. Les petits ouvriers au teint tournesol courent dans tous les sens et s'engouffrent, sans aucune discipline, dans les entrailles de l'ISD. Le MC-8016 lance un dernier rayon laser bleu fulgurant qui propulse le vaisseau maléfique dans les confins de l'univers d'où nous parviennent encore, les nuits sans lune, les échos des miaulements enragés de M. Bigglesworth. Le ciel s'éclaircit. Le phare des Mamelles caresse à nouveau de sa puissante lumière blanche les rivages de l'Atlantique, tandis que retentit le premier chant du muezzin depuis la Mosquée de la Divinité de Ouakam.

Jeudi, 20h.
Depuis ce matin, je traîne une humeur sombre que même le soleil radieux du printemps n'arrive pas à dissiper. Ce rêve est vraiment bizarre. Du réalisme socialiste soviétique au pays de l'École de Dakar. Du réalisme socialiste soviétique au pays du chantre de l’économie du marché libre17 ? Je suis en plein délire. Il va falloir que j'aie la main moins lourde sur la purée piment. Cela ne brûle pas que mes boyaux. Sur la route de l'aéroport, où je me rends pour accueillir des amis qui viennent visiter la huitième édition de la Biennale d'art contemporain de Dakar, je jette un coup d'œil anxieux aux Mamelles. Le vieux phare, symbole d'espoir, tourné vers nos cousins d'outre-Atlantique, lumière immuable qui guide les bateaux les nuits sans lune, est toujours sur sa Mamelle. L'autre Mamelle est déserte, comme toujours.
Je n'ai pas fait de rêve. J'ai fait un cauchemar.
Il ne s'est rien passé à Dakar, et il ne se passera rien. Tout va bien. Tout va très bien.

 Le Monument de la Renaissance africaine

Le monument de la renaissance africaine est une idée d'Abdoulaye Wade, président de la République du Sénégal. Situé à Dakar, le monument en bronze de 53 m de haut est placé sur une des Mamelles de 100 m de haut. Ousmane Sow, sculpteur Sénégalais, a réalisé une première esquisse mais c'est finalement la proposition du sculpteur Roumain Virgil Magherusan que le président Wade a retenue. Le monument a été construit par la société nord-coréenne Mansudae Overseas Projects Group qui a reçu un terrain de 32 hectares situé en bord de mer près de l’aéroport Léopold Sedar Senghor de Dakar en guise de paiement. La société a vendu le terrain à un promoteur immobilier et empoché environ 27 millions de dollars. Le monument, dont le chantier a démarré en avril 2008, a été inauguré le 3 avril 2010 en présence d'une vingtaine de chefs d'États africains, du révérend africain-américain Jesse Jackson et d'une délégation d'officiels nord-coréens. Contactés par les services diplomatiques sénégalais, les présidents Obama (USA) et Sarkozy (France) ont décliné l’invitation à participer à l'inauguration en mondovision. Bien que tous les frais de fonctionnement soient à la charge de l’État sénégalais, le président Abdoulaye Wade, qui déclare être l'auteur du monument de la renaissance africaine, empoche 35% des revenus d'exploitation via une fondation qui porte son nom.

Notes

1 Star Wars, épopée science fiction / fantaisie à grand succès, créée par le cinéaste George Lucas en 1977, qui aujourd’hui comprend six films.
2 Caractère central de la série de trois films américains d’action-comédie, Austin Powers : International Man of Mistery (1997), Austin Powers : The Spy Who Shagged Me (1999) et Austin Powers in Goldmember (2002).
3 Le fils de Dr. Denfer dans la série Austin Powers.
4 WADE, Abdoulaye, Un destin pour l'Afrique, Paris 1989.
5 Ousmane Sow, sculpteur sénégalais.
6 Virgil Magherusan, sculpteur de la Roumanie.
7 L’épouse de Dr. Denfer dans la série Austin Powers.
8 Le Mansudae Overseas Projects Group de la Corée du nord autorisée par Abdoulaye Wade, président de la République du Sénégal (2000 – 2012) de construire le monument le la Renaissance Africaine à Dakar, Sénégal.
9 Introduction du document officiel publié par le gouvernement Sénégalais pour présenter le projet.
10 Le clone de Dr. Denfer  dans la série Austin Powers.
11 Nicolas Sarkozy, président de la République française, dans un discours à l'université Cheikh Anta Diop, Dakar, le 26 juillet 2007.
12 Hymne de la Renaissance Africaine, paroles et mélodie : Abdoulaye Wade, ancien président de la République du Sénégal. Arrangement musical : Commandant Fallou Wade.
Surgis de nos campagnes
Des villes et des faubourgs
À l'appel de la patrie

Voici le Sénégal !
Sénégal ! Sénégal ! (bis)
Combattants de la liberté
Sénégal ! Sénégal ! (bis)
En avant ! En avant !
En avant !
De la mer à la campagne
La savane et la forêt,
À l'appel de Mère Afrique,
Voici les Africains !
Garçons et jeunes filles,
Ouvriers et paysans,
Accourons sauver l’Afrique !
Voici les Africains !
Africains ! Africains ! (bis)
Combattants de la liberté
Africains ! Africains ! (bis)
En avant ! En avant !
En avant !
13 Nicolas Sarkozy, président de la République française, dans un discours à l'université Cheikh Anta Diop, Dakar, le 26 juillet 2007.
14 Fameuse phrase de Dr. Denfer de la série Austin Powers (1997).
15 Tata (père) Madiba, alias Nelson Mandela.
16 Mon-Calamari 80: vaisseau de guerre des Jédis (les bons dans la série Star Wars).
17 Abdoulaye Wade, président de la République du Sénégal (2000 – 2012) est le fondateur et le secrétaire général du Parti Démocratique Sénégalais, un parti qui soutient le marché libre.
N’Goné Fall est diplômée avec mention de l’École Spéciale d'Architecture de Paris. Elle est curatrice freelance, essayiste et consultante en politiques culturelles. Elle a été directrice éditoriale de la Revue Noire, sise à Paris, entre 1994 et 2001. Parmi les livres qu’elle a édité sur le thème des arts visuels contemporains et de la photographie, citons An Anthology of African Art: The Twentieth Century (Éditions DAP, New York 2002), Photographers from Kinshasa (Éditions Revue Noire, Paris 2001), Anthology of African and Indian Ocean Photography: A century of African photographers (Éditions Revue Noire, Paris 1998). N’Goné Fall a organisé des expositions en Afrique, en Europe et aux États-Unis. Elle fit partie de l’équipe d’organisation de la Biennale de photographie africaine à Bamako en 2001 et fut curatrice invitée de la Biennale de Dakar en 2002. Consultante en politiques culturelles, elle est à l’origine de plans d’organisations, de programmes d’orientation et de rapports d’évaluation pour des institutions culturelles nationales comme internationales et pour diverses fondations. N’Goné est également l’un des membres fondateurs de GawLab basé à Dakar, une plateforme de recherche et de production d’art dans l’espace public ainsi de technologie appliquée à la créativité artistique.

Go back